C'est le village de Charles Rocchi, figure
emblématique du chant, mais aussi celui de "Natalellu", légende
de la poésie. Aujourd'hui, dans la petite commune de la Castagniccia,
on s'efforce de sauvegarder des traditions, même si les choses
ont bien changé
Quand le soleil
y brille généreusement, Rusiu est un vrai petit paradis. Un
habitat bien restauré au milieu duquel serpentent d'agréables
ruelles, une végétation dense parsemée d'arbres fruitiers,
sans oublier l'incontournable châtaigneraie qui caractérise
le site. Comme tous les villages de la micro-région, au sud
comme au nord, la commune de Rusiu s'étend au pied du San
Petrone, qui du haut de ses 1 700 m, domine la Castagniccia.
Rusiu se démarque pourtant de ce pouvoir de séduction
commun à toutes les localités de l'intérieur de l'île. Car
il a gagné les coeurs en faisant entendre sa voix et écouter
ses vers. La culture corse y a élevé un véritable bastion
dont la réputation perdure encore aujourd'hui, grâce à quelques
héritiers soucieux de sauvegarder le trésor des années de
gloire.
Philippe Rocchi travaille à l'Équipement et vit sur
Bastia. Pour- tant, la montée au village le vendredi soir
a, pour lui et sa famille, presque valeur de rituel.
"Ici, le chant c'était
la vie"
Philippe chante la polyphonie depuis toujours. Avec
un autre enfant de Rusiu, Benoît Sarocchi, il fait partie
du groupe "Voce di Corsica" qui a décroché voilà quelques
années, un trophée mérité à la cérémonie des "Victoires de
la Musique". Quand et comment Philippe a appris cet art, il
ne s'en souvient pas vraiment. "J'ai toujours baigné dans
cette ambiance culturelle. J'étais enfant au village, j'entendais
les adultes chanter la paghjella. J'y ai été très sensible,
et j'ai fini par apprendre". Il faut dire que Philippe avait
de qui tenir. Les Rocchi ont figuré parmi les plus belles
voix de Rusiu : son grand-père "Filippone", son père Francescu,
ses oncles, "Petrinu", qui excellait aussi dans le chjami
e rispondi, et bien sûr Carlu, véritable pionnier du chant
corse. Petru Oppisi, Saveriu Moretti appartiennent eux-aussi
à l'histoire de Rusiu.
"U muraglione" au
lieu du comptoir
Autant de voix, presque anonymes, qui ont pourtant
fait entrer le chant dans le quotidien rural d'autrefois.
A Rusiu, où l'on a dû attendre 1958, pour être raccordé
au réseau routier, on chantait en effet du matin jusqu'au
soir. Toussaint Rocchi, maire de la commune depuis 1995, se
souvient de son grand-père, Antoine Moretti, "qui faisait
entendre ses "terzetti" dès l'heure de la toilette". "Toutes
les occasions étaient bonnes pour chanter ajoute Philippe,
et les heures de travail, par exemple la "tumbera" ou la tonte
des brebis, étaient des instants privilégiés ". " Même les
simples rencontres, sur un site du village que l'on appelait
"u muraglione", donnaient lieu à des "paghjelle".
A l'heure où la polyphonie de Rusiu n'avait de cesse
de retentir, la messe chantée faisait également partie du
quotidien.
L'intérêt de Félix
Quilici
"C'était le temps où la présence des prêtres était
permanente dans les villages confie le maire. Les offices
religieux étaient donc beaucoup plus nombreux".
Un homme s'est tout particulièrement intéressé à ces
instants sacrés: Félix Quilici, ethnomusicologue et musicien
à l'orchestre international de l'ORTF. Sa méthode, parcourir
les villages, magnétophone en bandoulière, afin d'immortaliser
les précieux morceaux. " Il est venu pour la première fois
en 1948 rappelle Philippe Rocchi, et surtout en 1959 pour
le fameux enregistrement de la messe des morts et des vivants".
"Félix Quilici a largement contribué a donner à Rusiu cette
réputation de haut-lieu du chant insiste Bernard Pazzoni,
ethnomusicologue du Musée de la Corse. Tout comme Charles
Rocchi qui s'est souvent inspiré des airs de violon que jouait
son père. Mais ce qui caractérisait le personnage du ,temps
de sa splendeur, c'est son incomparable sympathie qui donnait
une saveur particulière aux soirées qu'il animait dans les
villages, ainsi qu'un usage de la langue corse qui mettait
en valeur un riche vocabulaire. C'est aussi ce qui a fait
la force de Rusiu, à l'instar de quelques autres villages
comme Asco, ou encore Levie".
Jusqu'à Saint-Germain-en-Laye
Mais de l'avis du responsable de la phonothèque du
Musée de la Corse, Les Rocchi, Oppisi, Sarocchi, et autres
Vincensini, avaient tous, "un sens musical inné". Et cette
réputation les a suivis jusque sur le continent. A Saint-Germain-en-Laye
notamment, où de nombreux Rusinchi qui s'y étaient fixés,
organisaient régulièrement des soirées".
A
l'occasion de notre visite à Rusiu, Philippe Rocchi s'en est
allé dans les rues du village, interprété une paghjella avec
Frédéric, Bastianu et Jeannot. Quelques minutes de plaisir
partagé au pied de la maison qui a vu naître « Natalellu »,
le poète local. Sa famille vient d'ailleurs occuper la demeure
pendant plusieurs mois de l'année : Antoinette, Marie, Bastianu,
ses arrière petits-enfants, et Ghjuvan Benedettu, un arrière
petit-neveu. Au village, le meunier devenu poète est un motif
de fierté. "Il est décédé en 1916 rappelle Ghjuvan Benedettu,
pendant la première guerre mondiale, après avoir écrit une
chanson sur la victoire de la Marne".
A défaut de pouvoir renouer avec cette tradition, les représentants
des nouvelles générations aimeraient que le village conserve
autant que faire se peut une certaine passion pour le chant.
"Tout est différent aujourd'hui. Les fêtes sont les seules
occasions de chanter à Rusiu, et ces chants-là sont plus souvent
interprétés par les "furesteri" que par les "paisani". Sans
avoir la prétention de faire revivre le passé, Rusiu aspire
à conserver quelques belles voix. "Car les chants de nos anciens
ne mourront jamais assure Philippe Rocchi. "U versu rusincu"
a depuis longtemps franchi les frontières de la Castagniccia
».
Les artistes contemporains
originaires du village
Anna ROCCHI, ex de Canta
u Populu Corsu, avec son dernier album : Da
l'Alturaghja
Benoit SAROCCHI, ex Voce di Corsica, et son dernier disque
: Pezz'à
pezzi.
Pour plus d'informations : Le
site de Rusiu
La reconquête de
la châtaigneraie
Soigner, et exploiter la châtaigneraie constitue depuis
quelques années l'une des préoccupations majeures de la commune
de Rusiu. Plusieurs kilomètres de pistes y on été aménager,
tandis qu'une association syndicale libre a été créée
pour dynamiser cette action de reconquête qui semble porter
ses fruits. En effet, deux jeunes de la commune, Fréderic
Moretti et Pierre Pastinelli, ont installé une activité d'exploitants
agricoles dans le cadre d'un Groupement d'activité agricole
en commun.